Annulation d’une étape de la Solitaire du Figaro : Bon sens ou aberration ?

SOLITAIRE DU FIGAROPhoto : Alexis COURCOUX Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

Le 8 juin 2015, compte tenu de l’évolution de la météo et du démâtage de Corentin Horeau (Bretagne-Crédit Mutuel Performance), la direction de course de la Solitaire du Figaro – Éric Bompard cachemire, en accord avec le comité de course, a neutralisé l’ensemble de la flotte en annulant la première partie de la deuxième étape, a mis entre parenthèses la régate, et a demandé à tous les concurrents de se rendre au port de la Corogne.

Selon le communiqué officiel de la course, les conditions météo « musclées » devaient en l’occurence se renforcer dans la nuit, et la sécurité de la flotte étant prioritaire, la Direction de la course a pris cette curieuse décision.

« Les conditions étaient légèrement à la hausse, mais surtout à l’endroit le plus critique, là où la flotte allait passer au plus près des côtes, on annonçait des vents de 30 à 35 noeuds, soit 60 à 70km/h avec peut-être des rafales à 80. Compte tenu de la proximité des côtes et de l’incident du 8 juin (le démâtage de Corentin Horeau), j’ai préféré prendre la décision, avec le comité de course en consultation, de neutraliser l’étape pour redonner un départ dans les tout prochains jours » explique le directeur de la course.

La course au large est peut-être le dernier espace de liberté que nous connaissons dans le sport. Malgré le fait que cette course ne soit pas autant au large que d’autres régates que nous connaissons, l’esprit du risque et du talent marin a été balayé d’un revers de main.
Les coureurs veulent être champions et d’une certaine manière, on leur coupe l’herbe sous les pieds.
Que doivent penser les skippers qui ont connu des conditions bien pires, et parfois même en solitaire, qui sont allés de l’avant ? Où est passée d’aventure ? La vraie ?
Certes, cela est facile à écrire, derrière son écran. Nous ne sommes ni à la place des coureurs, ni à la place du directeur de course responsable de « sa » flotte.
Mais tout de même. Tout de même.

Les grandes régates, il y a 20 ans, on ne savait pas si on allait en revenir. Des skippers s’engagent encore aujourd’hui en toute connaissance de cause et prennent le risque de relever les défis de la course, par esprit sportif. Ajoutez à cet esprit le caractère marin.
Si l’on enlève le risque, l’aventure, le défis, l’inconnu, les contraintes, que reste-t-il ?

Un marin digne de ce nom doit être capable de « mettre son doigt dans le trou du cul du diable ».
Les risques sont faits pour être pris. Il ne faut pas les exclure.
La suspension de la première partie de la deuxième étape est une chose tout à fait raisonnable de la part du directeur de course, et c’est bien cela qui est déraisonnable. Les voies faciles ne mènent nulle part.
Quel est le métier de marin, si ce n’est que l’on ne contrôle presque rien ?
La navigation est un art de l’équilibre, il ne faut pas se laisser emmener par les éléments, il faut aller avec, et les accompagner. Plus le combat est dur, plus le défis est grand, plus la victoire est belle. Rentrer à bon port, même en étant le dernier de la course, c’est une victoire. Parfois, il n’y a pas de victoire. Et les coureurs le savent, et mettent tout de même les voiles.
Comment arriver à montrer le meilleur de soi-même, comment révéler ses talents, si ce n’est dans le risque et la performance ? Qu’on laisse les marins naviguer !

Pour 30 noeuds de vent, la Solitaire est neutralisée, car trop de responsabilité sur le directeur de course. Le directeur n’est-il pas un marin ? Ne sait-il pas ce qu’est la Voile et ce qu’elle implique ? « Oui, je connais la Voile justement, et c’est bien ce qui justifie ma décision ! » nous répondra-t-il. Et pourtant. Quelle folie. Quel dommage.

En parcourant « Les règles de la course à la voile 2013 – 2016 » publiée par la Fédération Internationale de Voile et repris par la Fédération Française de Voile, on peut lire dans les « Règles fondamentales » l’article 4 (en page 7 pour les curieux) concernant la décision de courir, avec les termes suivants :

« La décision d’un bateau de participer à une course ou de rester en course relève de sa seule responsabilité« .

À noter que l’article 3 (au sujet de l’acceptation des règles) parle de chaque concurrent et propriétaire de bateau.

Un incident, voir un accident, dû aux conditions météorologiques, n’engage certainement pas au premier degré le directeur de course. Est-ce que Michel Etevenon fut poursuivi après la disparition d’Alain Colas en 1978 lors de la première édition de la Route du Rhum ?
Est-ce que Philippe Jeantot fut poursuivi après la disparition de Mike Plant, de Nigel Burgess, ou de Gerry Roufs lors du Vendée Globe ?

Calmons nos ardeurs et nos craintes, et laissons les marins faire ce qu’ils savent faire de mieux.
Un marin sait s’il faut y aller, ou pas. Et la décision revient uniquement et seulement au capitaine, pas au directeur de course, jusqu’à preuve du contraire.

Pour répondre à la question posée, l’annulation d’une des étapes de la Solitaire du Figaro : Bon sens ou aberration ? Aberration.

Peut-être ai-je des oeillères, peut-être que je ne prends que trop peu de choses en considération, vos commentaires sont les bienvenus !

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2 commentaires pour Annulation d’une étape de la Solitaire du Figaro : Bon sens ou aberration ?

  1. Mathieu dit :

    Comme vous y allez !

    Bien que,d’un point de vu sportif je déplore cette « neutralisation » qui est en fait une annulation pure et simple de la deuxième manche de la solitaire, qualifier cette décision d' »aberration » est plus qu’osé !

    Oui les courses à la voile ont connu une époque où elles tenaient plus de l’aventure que de la compétition, oui le large est un espace de semi-liberté et j’espère qu’il demeurera ainsi, oui parmi les grands noms de la navigation certains sont disparus au cours de ces aventures.

    Néanmoins, ce temps est révolu, et c’est un mal pour un bien. Même si cela nuit à la sportivité, tous les moyens sont bons pour ne pas prendre le risque d’un décès.
    Le Fastnet de 1979 doit par exemple laisser un amer souvenir. Personne ne se félicite de ces décès d’aventuriers modernes.

    Comme vous le soulignez les RCV, indiquent que la décision d’un bateau de participer et rester en course relève de sa propre responsabilité. Cette théorie de l’acceptation des risques est depuis quelques années déjà loin d’être absolue et il convient de la nuancer.

    Comme il a été jugé, l’acceptation des risques devrait s’entendre des risques normalement prévisibles, les membres de l’équipage qui avaient accepté les risques normaux et prévisibles d’une compétition en mer de haut niveau, n’avaient pas pour autant accepté le risque de mort qui, dans les circonstances de la cause, constitue un risque anormal (Cour de cassation, 2e civ. 8 mars 1995). Si cette solution s’entendait en 1995 de la responsabilité du skipper il convient d’en faire la même application à l’organisateur de manifestation nautique.

    Par arrêt du 19 janv. 1998, la Cour d’appel d’Aix-en-Provence a ainsi retenu la négligence d’un organisateur comme cause d’homicide involontaire.

    Cette pénalisation de la négligence pourrait sembler facilement invocable si en cas de décès l’organisateur n’avait pas procédé ainsi;

    – faisant suite à un démâtage,
    – des conditions fortes qui induisent une stratégie encourageant les participants à longer au plus près la côte,
    – où les pilotes décrochent en raison de la mer,
    – pour encore 3 nuits où les skippers dorment peu ou pas du tout.

    Vous dîtes qu’un marin « sait s’il faut y aller ou pas », de parole de marin il est souvent de bon ton d’y aller, le marin a la caboche dure. Mais un accident est vite arrivé et si certains font preuve d’une habileté et d’une expérience impressionnante, ce n’est pas le cas de tous.
    L’issue d’un « vrac » sous spi de nuit par 30 noeuds à quelques centaines (voir dizaines) de mètres de la côte en solitaire peut se révéler incertaine. Ce type d’accident peut survenir au meilleur des marins (Tabarly, Joyon …)

    Si les risques sont faits pour être pris, certains n’en valent pas la peine.

    En conclusion, et ne souhaitant en aucun cas enlever au mérite et au prestige des marin d’hier qui font les régatiers d’aujourd’hui, les courses à la voiles ont perdu une part de leur caractère aventureux pour, à mon sens, gagner en sportivité. L’intérêt d’une flotte qui reste au contact jusqu’à la fin de l’épreuve, où chaque seconde peut faire basculer le classement suscite plus d’intérêt que le légendaire « il n’y a pas de second capitaine ».

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