Traversée en Méditerranée : le récit de mon journal de bord

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À force de contempler la mer, j’ai fini par la prendre.

J’entrouvre les portes de mon rêve le plus fou. Enfin. J’ai du mal à y croire.

Ça y est. Je pars pour la première fois. Je me sens être au monde. Je me sens enfin vivre. Présent. Utile. Un équipage, ce n’est pas des hommes et des femmes à bord. Ce sont des bras, des jambes, des estomacs et des yeux. Un équipage, c’est une chaîne fermée. Chaque équipier est un maillon. Et il ne peut y avoir de maillon faible. C’est d’ailleurs une culture de la marine, qui reconnait à chaque marin embarqué, quelle que soit sa place et son poste à bord un rôle indispensable au bon fonctionnement du navire.
Si un équipier faibli, tout sera fait pour l’encourager et lui redonner de la force et du courage, car la survie du navire, et donc de l’équipage, en dépend. C’est ce qui fonde le principe de solidarité, si fort dans la communauté de marins.
Et aujourd’hui, je suis équipier. Je compte sur les autres et les autres comptent sur moi. 

J’ai déjà travaillé en entreprise. La notion de solidarité n’existe pas. Au contraire, j’ai le sentiment que les comportements solidaires à terre sont des signes non pas de faiblesse mais de vulnérabilité. On nous enseigne depuis la naissance qu’il faut être un battant, un « requin », ne jamais hésiter à prendre la place d’un plus faible pour se démarquer, s’imposer, gravir les échelons. C’est exactement tout ce que j’exècre. La majorité l’accepte et considère que c’est la force des choses, que c’est ce comportement qu’il faut adopter. Très peu pour moi.

(J-1 Jeudi 17 juillet 2014, 3h00)

Cette nuit, j’endosse le costume d’équipier pour 10 jours de navigation. Mon premier embarquement. Ma première véritable aventure. Je vais vers ce que je ne connais pas et j’en accepte tous les risques.

Dans ce petit journal de bord, je m’engage à livrer certains de mes sentiments, certaines courtes histoires et certaines pensées à qui veulent bien les lire. Mais aucun mot ne peut décrire la véritable émotion, retransmettre un son, une odeur, une atmosphère. Donc je serai simple dans mes écrits. Quelques photos viendront illustrer le texte. Mais cette retranscription ne sera jamais fidèle à la réalité. Je suis adepte du silence ; les mots ne peuvent pas traduire l’essentiel. Alors pourquoi cet article ? Pour l’effort de parler. Très loin de moi l’idée de me comparer à Tabarly, mais lui ne faisait même pas l’effort de répondre.

La mer est un avantage d’isolement et de recueillement. Et la vie n’y devient pas ses apparences, elle devient son fond.

On m’offre ce soir l’opportunité d’une existence vécue à la place d’une existence subie. Je prends. Je prends tout. Tout ce que je peux prendre, je le garde à bras le corps. Ce soir, je choisi mes contraintes. Et une fois lancé, je ne pourrai plus reculer. Contrairement à la vie à terre où j’ai l’impression que les gens ne choisissent pas vraiment, subissent énormément et vivent dans une certaine forme de compromis. Or, l’avantage de la mer, c’est qu’il n’y a pas de compromis. Ça passe, ou ça ne passe pas. La sanction est immédiate. Je vais la défier pendant ces quelques jours. Voilà là où je voulais emmener le physique et l’âme.

C’est ma première navigation, ma première traversée, ma première fois où sur un voilier, je serai en pleine mer sans voir terre sur 360 degrés pendant plus d’une dizaine d’heures.

La traversée dure 20h, nous partons d’Antibes mercredi soir, ou plutôt jeudi à 3h00 du matin, nous sommes 3 à bord : Maeva, Gérard, et moi-même.
Ils m’ont appelé pour faire parti de leur équipage durant cette croisière. J’ai rencontré Maeva sur Facebook via le groupe « Les mordus de voile« , elle avait passé une annonce au mois de janvier, disant qu’elle était sur Antibes et qu’elle recherchait des voileux dans le coin pouvant l’aider à bricoler sur le nouveau voilier qu’elle venait d’acheter.
Son voilier : le Delphis, rebaptisé Hakuna Matata (dit Hakuna), 13 mètres par 4 de 1988.
J’ai répondu favorablement à son annonce, je suis venu l’aider en fonction de mes disponibilités, puis nous sommes devenus amis.

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Elle m’a proposé le dimanche précédent de l’accompagner, elle et Gérard, pour une croisière en Corse d’une dizaine de jours. J’ai accepté sans hésiter.

Et me voilà parti pour ma première traversée, qui débute de nuit, et pendant laquelle je suis de quart. Sur un bateau, en route en permanence, la nécessité d’assurer une veille constante pour éviter les abordages et surveiller la météo a toujours imposé à l’équipage de se répartir la tâche, le quart désigne donc pour chaque personne son temps de travail. C’est d’ailleurs la convention SOLAS qui l’impose dans la règle numéro 5 : Tout navire doit en permanence assurer une veille visuelle et auditive appropriée, en utilisant également tous les moyens disponibles qui sont adaptés aux circonstances et conditions existantes, de manière à permettre une pleine appréciation de la situation et du risque d’abordage. (Déformation professionnelle).

En sortant du port, nous apercevons un énorme voilier de tradition qui mouille à quelques encablures de là. Trop majestueux pour être inconnu. Et en pleine nuit, difficile de lire son nom sur sa poupe.
« Mais c’est le Belem bien sûr ! Il était à Cannes il y a deux jours ! ». Une rencontre complètement inattendue.

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Malheureusement, le vent n’est pas au rendez-vous. Cela me permet de prendre quelques clichés. Voilà ce que je vois devant moi. Imaginez mon émotion.

IMG_0568« À la nuit tombée, le plaisancier devient marin »

4h25. Je suis toujours de quart. Je vis un instant inqualifiable qui va durer 3h00 en moyenne. Je vois le jour se lever sur babôrd.

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La traversée se passe bien, mais sans vent. En milieu d’après-midi, j’aperçois au loin des nuages. Je prends les jumelles et me place à l’étrave du voilier.
– « TERRE EN VUE !
– Bravo ! Ce soir, tu l’as vu le premier, tu auras droit à la double ! »

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La traversée dure 19h30, et nous avons jeté l’ancre derrière Calvi dans la baie de la Revellata.

Ce que je viens de vivre, je n’en reviens pas. Je ne dis rien. Je suis transporté dans un état émotionnel hors du monde sensible. Il s’est passé quelque chose pendant cette traversée qui m’a transformée.

Il est 19h30. Nous mangeons à bord. Ils vont se coucher vers 21h, je reste sur le pont. J’attends qu’il face nuit noire. Il y a environ un milliard et demi d’étoiles au dessus de ma tête. Le spectacle est magnifique. Le bateau gîte légèrement, assez pour me bercer au gré des vagues. Je m’endors sur le pont. Je suis réveillé par le froid. Je descends dans ma cabine et j’y passe la nuit.

J-2 Vendredi 18 juillet 2014

Je ne sais pas ce qui est plus doux au matin, si ce sont les caresses d’une femme ou celles de la mer sur ton voilier.

Je sors de ma cabine, et la nature s’impose à moi.

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Je ne peux rien dire. Les clichés n’enregistrent pas les odeurs, le son, la chaleur, ni même l’émotion. Ils n’enregistre qu’une image qui n’est pas fidèle à la réalité de l’instant.

Tant pis pour vous.

Nous restons la journée et la nuit au mouillage.

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Le soir, après de longues tentatives, j’ai pêché deux poissons. J’ai eu énormément de mal à les attraper, mes techniques de pêche sont à revoir.
Un éperlan et une daurade, taille réglementaire chacune. Nous les avons mangé 30 minutes après.
J’ai fait le kiddouch avant le repas dans ma cabine.

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Grosse discussion autour de notre prochaine destination de demain et des prochains jours à cause du vent, qui s’établira dimanche et lundi tout autour de l’île, et ce jusqu’à mercredi peut-être. On annonce un vent force 6-7 avec des rafales à 8, et 2 mètres de houle.

J-3 Samedi 19 juillet 2014

Migration, mouillage à 16 MN vers le sud à 10h30, dans la baie de la Marine D’Elbo. Joli coin interdit au mouillage de nuit et protégé de la pêche, roches et végétation abondante, eau transparente, très peu de monde.

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Je me languis de Sharon. Je n’ai eu aucun réseau de toute la journée, il est 17h40, j’espère le retrouver d’ici ce soir.

Nous partons. Nous faisons route vers la anse de Focolara.

Détail incroyable, on capte le sémaphore de la Garoupe depuis là où l’on se trouve, également parfois celui de Porquerolle. Maéva a cru apercevoir un tuba. Effectivement, on a failli passer au dessus de 2 plongeurs sans la moindre signalisation.

Après être arrivés dans la anse, nous nous rendons compte qu’il n’y a pratiquement aucune protection et aucun abri de vent. Petit temps de réflexion pour savoir si nous restons là ou pas.
Décision prise, nous allons mouiller à 10 MN au sud dans la baie de la Girolata. Il paraît qu’il y a du réseau là-bas. J’ai donné une ration de rhum à Maeva, qui barre, pour la requinquer. Nous avons également hissé la GV et le génois dans l’espoir de prendre du vent, mais à chaque tentative de bordée, la pétole s’installe.

En arrivant dans le golfe, nous croisons un voilier qui venait à peine de se prendre des hauts fonds qui a engrangé une voie d’eau à son bord. Un deuxième navire l’a vu, l’a escorté avec un troisième navire qui était en semi-rigide, nous derrière. Tout cela était coordonné avec le CROSS Med et le CROSS Corse. Il est arrivé à bord port de son côté, tous les navires ont ensuite repris leur cap respectif.
Arrivée à destination à 19h54 dans le golfe de Girolata, à la plage de la Cala di Tuara, dans la réserve de Scandola. Le lieu est somptueux, mais aucun poisson dans la baie. La nuit s’annonce douce et calme.

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Demain, avis de grand frais. Nous songeons à prendre une place au port de Girolata.

Le soir, nous discutons autour de verres de rosé et de tapas fait maison, et nous discutons liberté dans cet endroit paradisiaque. Tout est parfait : la température de l’air, l’inclinaison du soleil éblouissant la montagne, le bruit du clapot sous la coque du navire se mélangeant au chant des mouettes qui rodent le poisson, l’odeur du sable chaud de la plage en face de nous. Quitte à me répéter, le moment est parfait. Tout est calme, la mer est plate, il y a une légère brise et quelques voiliers à côté de nous se sont installés non loin de là, et nous forcent avec plaisir à partager cet instant extatique.
J’aimerais que cette minute jamais ne cesse, mais j’aimerais égoïstement arracher les gens que j’aime à leur activité, là, maintenant, pour les faire s’assoir à ma table.

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J’ai livré mes sentiments aux coéquipiers. Plus tard, vers le 15 août prochain, ils laisseront leur place de port à Antibes pour voguer vers d’autres horizons. Un tour du monde est prévu. De nouvelles rencontres se feront, ils connaîtront de nouvelles émotions, ils s’émerveilleront devant de nouveaux paysages, et Antibes, sa radio-ponton et ses sudistes seront loin derrière eux. Mais entre temps, je suis passé par là, l’espace d’un instant. J’ai pris plaisir à leur tenir compagnie, à les aider de temps en temps. Et je leur ai avoué que le cadeau qu’ils m’ont fait, tous les deux, du jour au lendemain, de m’avoir proposé cette croisière en corse, me marquera à tout jamais.

Eux continueront leur route, moi de même, mais pour toujours ils seront gravés dans mon âme comme dans de la roche comme étant ceux m’ayant permis d’entrouvrir les portes de mon rêve le plus fou. Quoi qu’il advienne de mon futur, de mes projets, ils font désormais partie de ma vie à jamais.
Moi qui ai autant rêvé, qui me suis autant projeté, qui en ai tellement fantasmé, les hommes, les éléments, mon environnement, tout pouvait paraître sembler conspirer contre ma tentative de voguer. L’ampleur de ma passion était équivalent à la lourdeur de cette tâche, celle de naviguer.
Quelque soit les chemins que nous prendrons, peut-être m’oublieront-ils à force de nouvelles rencontres, peut-être nous recroiserons-nous au bout du monde, peut-être pas. Mais une chose est certaine, aussi certaine que 2 et 2 font 4 : jamais je ne pourrai leur rendre ne serait-ce qu’un millième du cadeau qu’ils m’ont offert en m’embarquant avec eux.

Petit à petit, je change mes habitudes. Mon confort s’amenuise, je manque de sommeil, parfois d’hygiène, mais j’ai ce qu’il faut. La vie en mer me permet de prendre conscience que l’on consomme bien plus à terre de ce que l’on a besoin en eau et électricité.

J-4 dimanche 20 juillet 2014

À peine levé, je sors de ma cabine le visage encore endormi, il fait un temps mitigé, et j’aperçois derrière notre mouillage un grand voilier, 3 mâts blanc, fin et élégant, qui a l’allure d’un yacht raffiné. Il est venu jeter son ancre dans la nuit, je ne l’avais pas aperçu avant notre arrivée. D’autant qu’avec le peu de bateaux qu’il y a ici, je l’aurais aperçu. Il a un air plutôt familier, il me semble l’avoir déjà vu quelque part. Le courant et le vent le font tourner, j’aperçois sa proue, puis sa poupe, que je connais, sans aucun doute possible. Mais où ai-je bien pu le voir, ou l’apercevoir ?
Il bat pavillon français, je suis obligé de le connaître. Et ce n’est pas un Club Med, ils croisent tous dans la baie de Cannes, je sais à quoi ils ressemblent.
Aussi sec je m’empare des jumelles, et recherche son nom sur son étrave.
Le Po… Le Ponant ! Le Ponant a passé la nuit derrière nous ! Après l’avoir vu aux informations, sur internet, l’avoir vu en escale à Cannes, l’avoir traité dans le cadre d’un mémoire sur la Piraterie Maritime, le voilà à quelques mètres de nous !
Quelle est la probabilité pour que ça ait pu arriver ? Incroyable.

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La journée commence, petit déjeuner, nous discutons sur le fait de savoir si nous allons tirer des bords aujourd’hui, ils annoncent un BMS (Bulletin Météorologique Spécial) et un vent à 30 nœuds. Par sécurité, nous restons au mouillage.

18h30, le vent monte et la houle avec lui. 22 nœuds, rafales à 27, un mètre de houle en moyenne. Le bateau commence à rouler, nous avons dérapé (l’ancre est sortie de son mouillage), nous avons reculé de 50 mètres. La nuit sera très rude. Maeva décide d’appeler l’air de mouillage organisé de Girolata pour se mettre au corps mort pendant la nuit. Réponse positive, le branle-bas s’organise et nous faisons cap vers le port qui se trouve à 2 MN de notre mouillage actuel. La mer monte très vite et le bateau gîte sous les vagues. Plutôt rude. L’intérieur du carré se casse la gueule, nous devons attendre devant le port qu’un agent portuaire sur son semi-rigide vienne nous guider vers notre mouillage. Nous attendons tant bien que mal.
Gérard gère bien le bateau. Il reste en marche arrière pour ne pas se faire dominer par le vent, qui, le cas contraire, tournerait, dériverait, se retrouverait face au vent et tournerait encore à la merci du courant. Je n’ai pas eu peur une seconde pour nous, j’ai eu peur pour le matériel à bord.
La manœuvre était costaud mais nous nous amarrons correctement sur deux corps mort, reliés par deux boots au niveau de l’étrave (un sur chaque bord) et un à la poupe côté tribord. Le vent se lève, diminue, puis se lève encore. Typique à la méditerranée. Ça a souvent été comme ça quand je sortais en dériveur dans la rade de Cannes.
Tous les bateaux avec qui nous étions dans notre précédent mouillage nous ont suivi. Le port est désormais plein.

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La vue est magnifique mais la nuit risque d’être tourmentée.

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J-5 Lundi 21 juillet 2014

J’ai passé une nuit de merde. Clapot, roulis, aucun courant d’air dans la cabine qui fait caisse de résonance avec les vagues, en sueur, pluie irrégulière, drisses qui claquent à cause du vent, bref, une nuit à chier.

Je suis allé à terre en fin d’après-midi. J’ai rencontré un gars qui habite Grenoble. Il est venu travailler ici, à Girolata, du jour au lendemain pour un job de plongeur qu’on lui avait proposé. Mardi soir on l’a appelé, Mercredi matin il était parti. Il ne connaissait pas le lieu. Il m’explique qu’ici, il a 15 personnes qui habitent à l’année. En effet, en me promenant à terre, je me rends compte qu’il n’y a strictement rien. Une capitainerie, un commerce de souvenirs, 3 restaurants, un petit camping et une dizaine de maisons. Aucun supermarché, rien d’urbain. Aucun béton, tout est en bois (sauf les habitations). Très sauvage, tout transite par la mer.

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J’ai le mal de terre. Mon corps s’est trop habitué aux roulis du voilier, ce qui fait que je tiens difficilement sur mes jambes.
Toujours un temps de merde, une houle qui fait gîter tous les bateaux du mouillage et du vent force 7.
Je vais me coucher, le clapot résonne dans ma cabine, et le bateau roule.
Mes boules Quiès, et dodo.

J-6 Mardi 22 juillet 2014

Nuit très bonne. Appareillage à 9h, route vers Ajaccio. Vent force 1, trois mètres de houle en provenance du golfe du lion. Une lessiveuse. Malade toute la traversée. « C’est parce-que t’es pas amariné » me disent mes équipiers.

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Arrivée à Ajaccio à 18h00. J’ai le mal de terre, je préfère rester à bord pour l’instant. J’irai visiter la ville ce soir.

J’ai visité la ville, le bord de mer. C’est urbain, mais sympa. Balnéaire quoi. J’y ai vu un skate park sur la plage, un terrain de sport et des aménagements pour enfants le long de la mer. Ce doit être bien agréable pour les habitants. J’ai été assez bluffé par le skate park, pile face à la mer.

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Sinon, personne en ville. Pas de touriste. La ville s’est éteinte à 23h30. Un 22 juillet. La faute à la SNCM qui a « pourri le mois de juillet » selon un vendeur de glaces sur le port.

Je suis tombé nez à nez par le plus grand des hasards face à la maison où Napoléon Bonaparte est né.

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Je regagne mon bord, je suis terriblement en manque de gîte, j’ai des vertiges dès que je suis immobile. Demain nous sortons du port pour mouiller dans la baie d’Ajaccio. J’espère pouvoir pêcher.

J-7 Mercredi 23 juillet 2014

Nous sommes parti d’Ajaccio à 13h30 et nous avons fait route vers Propriano. Avant de partir, mon voisin de ponton pêchait depuis son bateau avec sa petite fille, j’ai trouvé le tableau très touchant.

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[…]

Nous avons mouillé à quelques milles de Propriano aux encablures d’une plage. Ça gîte pas mal, j’espère que ce sera supportable pendant la nuit.

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J-8 Jeudi 24 juillet 2014

[…]

Nous faisons route vers le port de Propriano pour récupérer des produits (pour le moteur de l’annexe qui ne fonctionne pas) commandés à Ajaccio.

On a quitté Propriano, j’ai lu sur le navire en attendant qu’ils aillent récupérer une pièce qu’ils avaient commandé pour le moteur de l’annexe.
Puis nous avons fait route vers Ajaccio, mais nous nous sommes arrêté dans l’anse de Cucula. Magnifique, au calme, protégé du vent et de la houle.

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J’ai sorti la canne à pêche, j’espère que ça va mordre un peu. J’ai l’impression d’être le grand-père du vieil homme et la mer au début du roman. Je ne pêche rien, ou presque rien.
Ça pêche aussi à côté. Eux boivent de la bière en attendant. En décapsulant leurs bouteilles, ils versent un peu de leur breuvage dans la mer en disant « pour Neptune ! » Je devrais m’inspirer d’eux, peut-être que ça me portera un peu plus bonheur.

J’ai pêché un beau poisson ! Je ne sais pas ce que c’est. Ça s’apparente à une daurade mais il me semble que ce n’est pas ça. Je suis content de voir que j’ai encore la main.

Le mouillage est superbe, calme et à l’abri. Je pense que la nuit sera paisible, mais demain, on se lève tôt pour tenter de rejoindre Calvi, puis partir samedi pour arriver dimanche sur le continent.

J-9 Vendredi 25 juillet 2014

[…]

On a passé les îles Sanguinaires, que je n’avais pas vu à l’aller en faisant route vers Ajaccio car j’étais malade.

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[…]

Route vers notre première escale, vers Calvi.
Nous sommes au moteur et à la voile à cause du peu de vent.

Nous nous sommes arrêtés dans les calanques de Piana. Magnifiques, montagnes majestueuses, rocheuses, très impressionnant. J’ai nagé avec des centaines de poissons. Mes équipiers m’ont taquiné en envoyant des morceaux de pain sur moi, à l’endroit où je nageais. Instantanément, les poissons n’ont même plus cherché à m’éviter, ils ont tourné autour de moi pour manger leurs appâts et ne m’ont même plus calculé. C’était un beau spectacle.

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En partant, le vent est monté, nous avons fait du travers et nous voguions à 7,5 nœuds. Première fois que ça arrive depuis le début de la croisière. C’est bon de sentir le bateau s’incliner au vent.

Nous ne sommes pas allé à la Revelata finalement, nous avons fait escale à environ 15 milles de là. La nuit tombait, et un vent de nord force 5 était prévu. Nous avons dormi dans le golfe de Galeria, plutôt tranquillement.

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J-10 Samedi 26 juillet 2014

Je me réveille à 8h00 avec le bruit des poissons qui cognaient contre la coque. Je me lève, vais sur le pont, et aperçois un banc d’oblates autour de notre voilier qui semblait être attiré par les miettes de pain que Gérard et Maéva époussetaient par dessus bord.

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Une heure avant notre départ, un homme vient vers nous en annexe. Il semble vouloir nous parler.
« Bonjour ! J’ai pêché un énorme thon jaune hier, il m’en reste des dizaines de kilos ! Vous en voulez ? »
Quelle surprise ! C’est avec plaisir que nous l’avons fait monter à bord pour partager un café. Il se présente sous le nom de Daniel Banchieri. C’est un navigateur aguerri qui embarque des équipiers tous les ans de juin à octobre pour naviguer en Méditerranée. Il nous parle de ses techniques de pêche et de ses escales. Il m’a donné ses coordonnées pour plus tard, au cas où si je recherche un embarquement. En tout cas, son cadeau a fait le plein de bonne humeur à bord. Le genre de rencontres que j’affectionne particulièrement entre gens de mer.

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Route vers Calvi pour une courte escale avant de remonter à Antibes. On va toucher un peu de vent pour la route de retour, mais du nord-nord ouest. On risque de faire du près.
Chemin faisant, nous croisons deux dauphins qui sont sortis de l’eau, puis ont replongé sans ressortir. Ça prend aux tripes quand on en aperçoit.

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Nous faisons route vers Antibes, on fait cap au 340 au lieu de 310 pour toucher du vent. Nous arrondirons plus tard.
Des dauphins nous ont escorté, ils étaient une dizaine !
Nous n’avons rien vu à l’aller, certainement car nous étions au moteur. Pour le retour, nous sommes à la voile, la route est donc bien plus calme, et c’est sûrement la raison pour laquelle des dauphins nous ont approché. Pélagos, quel plaisir.

Derrière nous, à une vingtaine de milles, j’aperçois quelque chose avec une forme qui m’est totalement inconnue. Je prends les jumelles, et longuement, j’essaie de comprendre ce que c’est. Ça m’a l’air absolument colossal. Titanesque. Je le vois en tout petit, et pourtant il semble gigantesque. Ça a la forme d’un trimaran de face, mais c’en n’est pas un. Ça a l’air d’avoir une quatrième coque. Impossible de voir ce que c’est.
Est-ce que le Concordia, avec ses ballastes et ses remorqueurs ? Non, ce n’est pas sa route. Ce n’est certainement pas non plus une plateforme pétrolière. Pas un porte-conteneurs non plus. Peut-être un ferry de côté ? Il s’estompe peu à peu au loin. On dirait clairement un énorme trimaran visible à plusieurs dizaines de milles.
Le navire disparaît, le mystère restera entier.

La nuit s’installe peu à peu. J’assiste au plus beau coucher de soleil de ma vie. Dans une vie, il y a des moments très rares. Des moments où la pensée, l’émotion, nous remplissent l’esprit mais aussi le corps; autrement formulé des moments où l’on sent son corps de façon inhabituelle, des moments « pleins ». Celui que je viens de vivre en est un.

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Je ne peux pas en dire plus. Ce sont des instants qui se vivent et qui ne se racontent pas.

Nous nous organisons pour les quarts de cette nuit. Je serai donc de quart en premier avec Maéva pendant environ 3h00. C’était pour moi le moment le plus intense de la traversée. Il y avait de nombreux navires cette nuit-là.
Devant nous, il y avait l’horizon. De nuit, ça ne ressemble pas à grand chose. Au contraire. C’est froid, glacial, mystérieux, incommode, inconnue. On ne voit pas à plus de quelques milles si ce n’est le feu des navires qui sont encore loin. Et encore, c’est une chance. Car il fait beau temps devant nous.
Par contre, derrière nous, c’est une autre histoire. Nous voyons la Corse rapetisser peu à peu. Une énorme masse d’orages vient au dessus d’elle comme pour la dévorer.
Et là, vision d’horreur. D’énormes éclairs, d’énormes orages, et la foudre, se mélangent dans cet amas de cumulus. C’est extrêmement impressionnant vu depuis la mer, et autant dire que tu ne la ramènes pas large.

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Je ne dis rien, mais je prie pour qu’il aille vers le sud. Je me console en me disant qu’une dépression ne remonte jamais de la Corse vers le continent.

Nous nous en écartons petit à petit. Bien. La nuit est calme. Extrêmement calme. Je veille. Cela demande toute mon attention. Ça fatigue rapidement. Mais l’émotion face au spectacle me maintient éveillé.
Quatre étoiles filantes ont brulé devant mes yeux cette nuit.
Un ferry de Corsica Ferry nous frôle l’arrière du bateau car nous avons croisé sa route. Il est passé par notre arrière, de justesse dirais-je, car je pouvais apercevoir les passagers à bord. Il était 1h00 du matin. Ses lumières illuminaient notre route, et tout autour sur 360 degrés. Il passe derrière nous dans un silence incroyable, seul le bruit des moteurs qui ronronnent sous sa colossale masse métallique. Il nous domine complètement. Nous regardons passer cette montagne la bouche ouverte. Nous sommes dominés par sa taille. À croire qu’il ne nous a même pas vu. Qu’il ne nous a même pas porté attention, tant nous étions ridicules à côté de lui. Sans changer sa route d’un millimètre, il vogue droit vers Marseille.

Nous avons fait plusieurs manoeuvres pour éviter la route des navires que nous croisions.

Une demi-heure plus tard, Gérard prend son quart et je m’endors sur le pont.

Je me réveille avec le levé de soleil.

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Nous arrivons (non sans difficulté) à Antibes à 14h00 avec un moteur récalcitrant. La traversée du retour s’est bien déroulée.

Mon corps s’est transformé, mon esprit à évoluer, mes habitudes ont changé. Je ne veux pas revenir à terre. L’humanité n’est belle qu’en mer. J’ai tant de rêves que les ports assassinent.

Hô, Moitessier, comme je te comprends maintenant.

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3 commentaires pour Traversée en Méditerranée : le récit de mon journal de bord

  1. Ping : Mal de mer : une autre solution que la loi des 4 F | Actualité Maritime

  2. arlec dit :

    Bonjour. Je viens de lire votre récit. J’étais sur le Ponan a ces dates et nous avons fait une navigation retour vers nice le vendredi. La masse énorme que vs avez aperçu était le convois du costa concordia.
    Merci pour cette belle histoire. ArL

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  3. Olivier dit :

    Bonjour et merci d’avoir partager ce moment de bonheur à travers un très beau journal. Je confirme qu’il faut le vivre pour ressentir toutes les émotions que procure une traversée. Je te souhaite bien d’autres expériences de la sorte. Olivier

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